Fleuve
Dans une plaine alluvionnaire, aux balbutiements d’un delta, à cette promesse faite à une autre
immensité, deux cours d’eau louvoient d’une apparente tranquillité, d’une délicieuse lassitude, de cet
orgueil lascif fardant les traits des crâneurs affirmant avoir vécu, alors que de fait, tout porte à le
croire, on les devine en quête d’un devenir.
Les deux fleuves s’éternisent.
Dans leur monde luxuriant et plaisant, dans leur paysage de richesses et de verdures, les migrateurs qui traversent le ciel forcent aussi l’admiration. Voilà un éblouissement permanent, une explosion de couleurs, une profusion d’espèces, d’essences, de teintes et de déclinaisons , luxe que seule la nature sauvage sait préserver, cultiver magnifiquement, dans un agencement rigoureux mais parfaitement inhumain.
« Je viens d’une contrée lointaine- confie le premier fleuve. Peut-on soupçonner les lits que j’ai
parcourus, les méandres que j’ai épousés ? Je viens de hauts plateaux où la terre est plus austère
mais l’air plus vivace. Je suis né d’une simple affliction, d’une perle de calcaire sanglotant des
interstices d’une roche ingrate. Et de ce chagrin qu’a laissé échapper une montagne, de cette
souffrance dont des entités hantant les sommets n’ont pas été avares, j’ai gardé toute la fantaisie,
toute la fragile innocence.
Chaque pleur, chaque sanglot cache une joie et l’étrangle. Il est ainsi parfois difficile de distinguer le rire d’une larme. Je suis le bonheur masqué par cette peine, l’insoupçonnable légèreté à laquelle parfois on renonce, par complaisance ou facilité, tant il est plus aisé de se résoudre au malheur plutôt que de croire en la vraie renaissance.
Combien de fois, dévalant des pentes abruptes, rebondissant sur des écueils tranchants et traîtres,
je crois me perdre, m’épuiser dans mon propre enthousiasme, dans ma propre écume. Cet
optimisme tenace,charriant des poussières d’étoiles, semble pure spéculation. Il ressemble à ces
aimables pardons consentis dans de pieuses assemblées et dont on veut retenir les promesses
réconfortantes sans doute pour mieux en oublier ainsi les mises en garde apocalyptiques.
Mon entêtement benoît à ne rien souffrir, à niaisement passer, à me jouer des impossibilités de
l’existence, glissant, insaisissable entre ses doigts, est fanfaronnade. Je brave ainsi des vallées
lacrymales, amères et tristes. Je défie des canyons étroits et sinistres. Je persiste à dévaler ces
profondeurs s’ouvrant béantes devant moi. Et plus je me précipite dans des gouffres en apparence
sans fin, plus ma légèreté devient consistante. Les fosses abyssales dont je nargue les profondeurs
ne résistent pas à ma détermination, à mon courant d’optimisme. J’en perce les secrets, j’en dévoile
les mystères et y laisse, au passage, tellement plus fugace un peu du mien. Chaque méplat, chaque
indulgente sinuosité devient poche d’espérance. Toujours la vie y pullule, y fraye, s’y organise,
s’y débat. Et la mort, convive inévitable de ces banquets aquatiques, elle aussi participe à la liesse
bucolique.
Lorsque, grossissant toujours plus, la vivacité de mon torrent revêt les habits majestueux d’une
rivière moins docile, je maintiens encore mon cap. Rien ne paraît contrarier ma détermination. Je
poursuis mon chemin, impassible et fier. Parfois, secoué d’une profonde colère, ma révolte gronde et tonne. Sont-ce les regrets qui veulent se venger ? Est-ce le désespoir engendrant mon périple qui
veut se rappeler au bon souvenir de mon indolence ? Mon lit, habituellement si calme et paisible,
devient alors champ de bataille. Il semble que rien ne puisse résister à ce soulèvement. Ni
l’insouciance de ceux qui pensaient voir passer un voyageur tranquille, ni l’arrogance des autres
croyant pouvoir contraindre, domestiquer son périple.
Mais ces colères ne durent jamais. Les plus grand courroux passent aussi vite qu’ils explosent. Et dans le fracas du silence qui suit la furie des
éléments déchaînés, placide je redeviens ce vagabond, ce manouche gardien d’une peine millénaire
et pour qui jamais l’hospitalité ne vaudra l’attrait du voyage.
Me voilà fleuve, large, majestueux, solennel. A peine sur une berge aperçoit-on mon autre rive. Je
suis devenu immensité mouvante et protectrice. Un peu de cet infini que l’on voit onduler dans le
regard azur et embrumé d’une amante polonaise, une force séductrice, une suffisante présence.
Et déjà voilà la fin de mon périple…
Je viens d’une contrée impossible -- répond le second. On y détruit plus qu’on y crée. On y
consomme plus qu’on y produit. On s’y débat plus qu’on y vit. Je viens d’un monde impur et obscur,
d’insouciance et d’oubli. Je suis moi-même cet oubli. Je pourrais difficilement ne pas m’en souvenir! C’est d’une goutte perdue que moi je nais. Je glisse, hésitante, le long d’une paroi de porcelaine… Je disparais dans un gouffre ténébreux, parfois malodorant… Je continue ma chute interminable dans des conduits artificiels… Je pousse et repousse devant moi le fardeau dont on m’a confié la peine -- c’est le prix de ma liberté- charrier les restes dont on veut se livrer ! Il me faut errer dans un réseau inextricable de conduits. Toute une existence larvée, tapie, y grouille déjà. Des créatures de l’ombre témoignent ainsi de mon fardeau. Le leur, condamné à l’exil, n’est pas plus enviable. Des rats, des cafards, et d’autres vermines souterraines rient à mon passage. Ils ont choisi la clandestinité que ma bienveillante fraîcheur stimule. Je m’attarderais bien sur leur sort. Mais la canalisation se fait plus oppressante. Je suis tel un fossoyeur. Mon office s’oblige à la célérité et à la bassesse.
Lorsqu’enfin je me libère de cette étreinte, c’est pour mieux débouler dans une autre geôle, plus
large et accueillante mais toute aussi répugnante. On m’enferme ainsi de nouveau. On m’emprisonne. Je suis une onde renégate. Un courant que l’on cache et que l’on méprise. Je charrie
avec moi tout ce dont on veut se débarrasser, salissures, eaux usées, déjections et autres
mensonges délibérés. Oui ! Je suis devenu rivière de l’infamie que l’on enterre et que l’on cache. A
moi l’éxécution des basses oeuvres, le péché et le repentir. Je suis un courant qui draine toutes ces
pensées impures, un brin Achéron, un soupçon Léthé…
J’émerge loin de la ville et de ses miroirs délibérés. Et l’on me récupère -- dit-on -- pour mieux purifier tous mes péchés. Mais il en est un qui jamais ne se prendra à ces filtres grossiers. C’est celui que le poète maudit déjà a déclamé. Ni l’ordure, ni le poison ni la mort qui sourde dans l’huile brûlée. Mais l’ennui qui toujours empoisonne cette eau dont on voudrait bien se délivrer ?.
Mais je vois la côte proche. Déjà voilà la fin de mon périple…… »
Le delta ouvre ses bras accueillants. Il se dissémine. Il s’éparpille. Il n’est plus qu’un seul destin qui
réunit deux histoires douloureuses et vaines. Et la complainte des vagues qui viennent mourir sur le
rivage proche rappelle que là l’infini ne fait que commencer.
xaba