Jeudecriture

Partez pour revenir à l’essentiel…Che Guevara

3 décembre, 2007

Atlantide…

Classé dans : Anna Galore,Nouvelles — Sbreccia @ 20:29

C’est ainsi que Poséidon, ayant eu en partage l’île Atlantide, installa des enfants qu’il avait eus d’une femme mortelle […]. Des tremblements de terre s’étaient produits en même temps que cette chute d’eau prodigieuse, qui fut la troisième avant la destruction.

Platon

Une déviation se produit parfois dans les corps qui circulent au ciel, autour de la terre. Et, à des intervalles de temps largement espacés, tout ce qui est sur terre périt alors par la surabondance du feu.

Platon

La terre trembla encore. Niomé trébucha et laissa tomber l’amphore qui se brisa, répandant sur le sol accidenté les cent huit médailles à l’effigie d’Ophithea, la déesse aux serpents. La secousse finit par s’arrêter. Au centre de l’île, les fumerolles épaisses qui jaillissaient du temple de Gaïa depuis trois jours semblèrent s’embraser fugitivement. Sous le soleil brûlant qui asséchait sa gorge depuis son départ d’Akrotiri, Niomé s’agenouilla pour ramasser les médailles. Elle devait les apporter jusqu’au temple pour en faire l’offrande à la déesse irritée en les jetant dans le cratère rougeoyant. Le grondement était devenu permanent. Si Niomé ne se hâtait pas, Gaïa ensevelirait sous ses longs jets de lave les Atlantes impies qui vivaient sur l’île de Kallisté.
L’amphore était en miettes. Niomé regarda les médailles éparpillées. Il y en avait bien trop pour qu’elle puisse les porter dans ses mains à travers le chaos de magma durci qui la séparait encore du temple. Elle ôta sa toge blanche, la posa à terre et commença à rassembler les médailles dessus. Plus personne n’était là pour voir son corps nu, luisant de transpiration. Tous ceux qui avaient pu fuir avaient quitté la plaine centrale depuis le début des secousses pour aller se réfugier au sud, à Akrotiri et son port immense. Mille deux cents navires s’apprêtaient à embarquer les rescapés de la population de Kallisté si l’évacuation devenait inévitable. Le sort des Atlantes était désormais entre les mains de Niomé. Elle devait absolument apaiser Gaïa avec les médailles. Et si cela ne suffisait pas, la jeune sibylle était prête à offrir sa propre vie à la déesse en se jetant dans le cratère.
Une nouvelle explosion violente retentit au sein du cercle de pierre qui couronnait le cratère. Des blocs de basalte en fusion fusèrent vers le ciel comme s’ils voulaient égratigner le soleil. Le feu de Gaïa contre celui d’Hélios. Niomé referma les plis de sa robe autour des médailles, fit un gros nœud, passa sur son épaule l’anse du balluchon improvisé. Elle ne vit pas trois des médailles s’en échapper et tomber dans une petite anfractuosité au moment où elle se redressa.
Elle fixa des yeux le temple au sommet de la colline centrale, d’où sortait désormais une immense colonne de fumée épaisse, illuminée à sa base par la lave. Il lui restait encore plusieurs centaines de stades à parcourir et elle n’avait franchi que la première des trois enceintes, la plus large. Les ponts qui surplombaient l’immense fossé empli par la mer avaient résisté jusqu’à présent aux secousses mais pour combien de temps… Elle devait se dépêcher. Elle devait atteindre le temple au plus vite quoi qu’il en coûte.
Elle se remit en marche et parvint à la deuxième enceinte. Là, peu de ponts étaient encore intacts. Elle choisit de prendre une passerelle de corde. Avec les secousses qui ne cessaient de se rapprocher, les ponts de pierre étaient bien plus dangereux, ils pouvaient s’effondrer. Alors qu’elle était en plein milieu de la passerelle, les deux ponts de pierre qui traversaient le canal à sa droite et à sa gauche s’écroulèrent avec fracas dans les flots déchaînés par la colère de Gaïa. Elle posa enfin les pieds sur l’autre rive et courut aussi rapidement qu’elle le put pour s’éloigner du bord qui commençait également à s’ébouler.
La nuit tomba en plein jour. Le ciel, envahi d’un voile presque noir, occulta totalement le soleil, pourtant au plus haut de sa course. Des éclairs zébrèrent le plafond de nuages et de cendres. Les roulements de tonnerre se joignirent au grondement de la terre. En regardant le paysage de désolation qui l’entourait, Niomé eut l’impression d’avoir pénétré dans le domaine d’Hadès, le dieu des Enfers. Une nuée ardente avait tout dévasté la veille, détruisant en un souffle la végétation, les cheveaux, le bétail, les innombrables éléphants, le gibier et tous les humains qui n’avaient pu s’échapper. Là où s’étaient trouvés les riches vergers et les champs aux récoltes mirifiques, il ne restait plus que des buissons rabougris et des arbres morts aux branches carbonisées.
Quelques grosses gouttes de pluie vinrent s’écraser autour de Niomé sur le sol desséché. Très vite, ce fut le déluge. Depuis les premiers signes de l’éruption six jours plus tôt, c’était la troisième fois que des trombes d’eau aussi violentes s’abattaient sur Kallisté. En quelques secondes, la jeune fille fut trempée et frigorifiée. Elle n’avait aucun abri où se réfugier dans l’immense cirque désert qui lui restait à parcourir. Comme pour lui rappeler l’urgence de sa tâche, Gaïa vomit droit vers le ciel un nouveau jet de lave, qui déchira le plafond nuageux en vaporisant l’eau autour de lui. Dans la lueur crépusculaire, le spectacle était d’une beauté terrifiante.
Niomé se mit à courir. La pluie lavait le sang qui coulait entre ses seins et sur son dos à cause de la toge emplie de médailles qui lui sciait l’épaule à chaque foulée. Mais elle ne sentait plus rien, ni la douleur, ni l’épuisement, ni sa gorge irritée par l’air chargé en soufre. Les yeux fixés sur l’acropole d’où jaillissaient des langues de lave, elle courait.
Au bout d’un temps interminable, elle aboutit à la dernière enceinte emplie d’eau, celle qui faisait du temple de Gaïa une île au centre de l’île. Aucun pont n’avait subsisté. Par miracle, un éboulement permettait de franchir quand même le canal. Niomé s’engagea sur le chaos de pierres rendues glissantes par l’averse. Elle chuta plus d’une fois sans jamais lâcher son précieux fardeau. Le corps couvert d’ecchymoses et de plaies, elle atteignit enfin le temple.
Les murs de pierre recouverts d’orichalque étaient noircis par la chaleur qui émanait du cratère. La source froide ne crachait plus que des jets de vapeur. Quant à la source chaude, elle était emplie de lave.
La pluie cessa, aussi soudainement qu’elle avait débuté. La température était suffocante. Le sol fumait. A chaque inspiration, Niomé avait l’impression que sa gorge et ses poumons brûlaient. Elle parvint cependant à franchir les trois arcs de pierre qui donnaient accès à l’intérieur du temple à ciel ouvert.
Le cratère était là, à quelques pieds d’elle. La clôture d’or qui en protégeait le tour avait fondu. Les statues des cent Néréides sur les dauphins, celle du dieu immense sur son char avec les six cheveaux ailés, les ornements magnifiques et l’autel majestueux, tout avait disparu, sans doute englouti par le volcan.
Au prix d’efforts désespérés pour rester debout malgré son épuisement et le trémor devenu permanent, elle s’approcha, pas après pas, jusqu’au bord du gouffre rougeoyant. Soulevant à deux mains sa toge nouée, elle la tendit au dessus du vide et la laissa tomber dans le lac de lave qui bouillonnait à ses pieds. Le tissu s’enflamma et se volatilisa avant d’en toucher la surface. Les médailles d’Ophithea disparurent dans le magma en s’illuminant comme autant d’étoiles filantes.
Niomé sentit un vent étrangement et délicieusement frais caresser fugitivement son corps. Etait-ce Gaïa qui la remerciait pour l’offrande ? Oui, elle avait réussi. Kallisté allait vivre grâce à elle. Elle imagina le triomphe qui lui serait réservé à son retour à Akrotiri. Il fallait absolument qu’elle trouve de quoi se vêtir avant de rejoindre la ville, elle ne pouvait pas se présenter devant la foule qui l’attendrait, le corps nu, couvert de plaies et noirci par les scories. On élèverait certainement un temple en souvenir de son acte héroïque. Tout au long des siècles à venir, les Atlantes viendraient se prosterner au pied de sa statue de marbre, qui trônerait sous une voûte immense de pierres blanches, rouges et noires extraites du volcan. Elle deviendrait l’égale des Dieux. Elle, Niomé, la jeune sibylle envoyée par ses aînées, les Pythies terrorisées, à la rencontre de Gaïa. Dire qu’elle avait cru, lorsqu’elle avait été désignée, que les vieilles prêtresses à la peau flétrie avaient ainsi voulu se débarrasser d’elle, parce que sa beauté adolescente provoquait par trop l’émoi des hommes quand elle apparaissait les seins nus et les serpents d’or à la main lors des invocations rituelles à Ophithea. Elle s’en voulait d’avoir eu une pensée aussi injuste. Elle eut un sourire d’indulgence.
L’air devint à nouveau brûlant, l’arrachant à sa rêverie. Le magma montait lentement, comme poussé par une main monstrueuse. Le trémor, loin de se calmer, s’amplifiait. Au centre du lac en fusion, un énorme bloc noir d’obsidienne flottait, comme l’iris d’un œil écarlate démesuré. La sibylle y vit le regard furieux de Gaïa qui la fixait. La déesse primordiale dédaignait l’offrande, elle n’avait que faire de ces colifichets dérisoires. Le message était clair. Si Niomé voulait devenir une déesse, elle devait cesser d’être humaine.
Elle se redressa et prit la posture d’Ophithea, écartant lentement les bras comme un oiseau déplierait ses ailes, la poitrine fièrement exposée malgré la chaleur insoutenable. Elle inclina la tête vers l’arrière pour regarder le ciel une dernière fois.
Elle n’aperçut que du noir.

Elle plongea dans le cratère sans un cri.

A cet instant précis, le magma s’éleva à sa rencontre sur toute la surface du cratère. Le corps de Niomé fut instantanément vaporisé avant qu’elle n’eût conscience de se consumer. Quelques fragments de ce qui avait été son corps partirent rejoindre autour de la Terre ceux de l’antique mégalodon, témoin infortuné de la naissance de l’île.
L’éruption la plus violente depuis son apparition deux millions d’années plus tôt fit s’effondrer des pans entiers du cratère extérieur au nord et au sud. La mer envahit la caldeira par des brèches de plusieurs kilomètres de large. L’Atlantide fut recouverte par les flots en quelques heures. Seuls les bords les plus élevés du cratère extérieur restèrent émergés, formant un grand anneau disjoint avec, en son centre, un îlot fumant, seul vestige de la colère de Gaïa.
Akrotiri disparut sous une coulée de lave de plusieurs mètres de haut. En refroidissant, elle se transforma en pierre ponce. Il ne resta rien des mille deux cents trières qui tentèrent, bien trop tard, de quitter le port avec des grappes d’Atlantes terrorisés à leur bord. Les bateaux et leurs passagers disparurent en un immense brasier. Les cendres s’éparpillèrent à jamais, emportées par le raz de marée qui dévasta la mer Egée et détruisit toute forme de vie dans un rayon de plusieurs centaines de kilomètres.

L’île dévastée offerte à Atlas, fils du dieu Poséidon et de l’humaine Cleito, resta longtemps inhabitée. Il s’écoula des siècles avant qu’on ose à nouveau la nommer Kallisté, la Très Belle.

Très haut dans le ciel, Niomé avait rejoint les Dieux.
_________________
Romans gratuits sur www.anna-galore.com : Les trois perles de Domérat, Là où tu es, Le miroir noir, La crypte au palimpseste, Le drap de soie du temps.

La femme primordiale…—La première…

Classé dans : Anna Galore,Nouvelles — Sbreccia @ 20:25

Femmes, c’est vous qui tenez entre vos mains le salut du monde. » (Léon Tolstoï)

Elle s’arrête. Elle tient son ventre énorme à deux mains. Les contractions sont de plus en plus rapprochées. Le soleil est au zénith. La savane semble écrasée par la chaleur étouffante. Pas un souffle d’air.
Shāwaa plisse les yeux et parcourt l’horizon d’un long regard circulaire. Son pelage est sale, envahi par les parasites qui ne lui laissent aucun répit. Elle est épuisée, affamée, assoiffée. Il faut qu’elle trouve un abri. Elle sait que ce qui l’habite va bientôt sortir d’elle. Elle le sent qui bouge. Elle a un peu peur, elle n’a jamais connu une telle situation.

Elle a survécu à tant de périls depuis sa naissance. Le pire a été le massacre de son clan par huit fauves affamés. Des lions, un mâle et sept femelles, qui les ont assaillis au petit matin. Bien rares ceux qui ont pu s’enfuir à travers la forêt. Parmi eux, la petite Shāwaa, terrorisée mais indemne. Les autres ont des blessures plus ou moins béantes, qui tachent leur toison de vilaines traînées rouges. Au cours de leur fuite, ils vont presque tous succomber, les uns après les autres, d’hémorragie, d’épuisement, d’infection. Seul un vieux mâle survit. La longue estafilade qui traverse les poils de son dos a fini par cicatriser sans dommage.
Le temps passe. Le vieux accompagne et protège Shāwaa, l’aidant à trouver de la nourriture, lui apprenant à se cacher au moindre signal de danger. Pour autant, il se montre plutôt distant, parfois même agressif. Jusqu’au jour où elle est atteinte d’un mal incompréhensible.
À chaque nouvelle lune, du sang se met à couler entre ses jambes.
Son corps se transforme. Des mamelles poussent sous ses deux tétons, jusque là minuscules. Elles gonflent comme deux gros fruits ronds.
Le vieux mâle semble perturbé. Son regard sur elle devient différent. Son comportement change. Il renifle bruyamment quand il s’approche d’elle, secouant sa crinière blanche et retroussant ses babines. Il pousse des petits cris rauques. Il lui offre les plus beaux fruits qu’il trouve. Il passe des heures à l’épouiller, s’attardant sur son ventre et ses cuisses plus que de coutume. Il joue avec elle, comme si lui-même était redevenu jeune. Il veille sur son sommeil, se contentant de rares moments de somnolence.
Shāwaa est enchantée par autant d’attentions.
Jusqu’au soir où tout bascule.
Alors qu’elle marche à quelques pas devant lui, se baissant régulièrement pour ramasser quelques racines tendres à grignoter, soudain, il se jette sur son dos, la fait tomber à quatre pattes, mord son cou en grognant. Shāwaa, paralysée par la surprise, pense fugitivement qu’il s’agit d’un nouveau jeu. Mais elle sent quelque chose de dur comme un os remonter entre ses cuisses et la pénétrer douloureusement. Elle pousse un cri suraigu, essaie de se débattre. Il la serre encore plus fermement. L’os pilonne de plus belle ses entrailles, au rythme convulsif des hanches du primate qui s’est mis à haleter très fort. Il finit par exhaler un long râle en se raidissant et se retire, aussi brutalement qu’il l’a prise.
Shāwaa, perplexe, reste encore un moment sans oser bouger, toujours à quatre pattes, bras et jambes écartés. Quelque chose coule doucement sur les poils de ses cuisses. Elle finit par chercher le mâle des yeux.
Il est à quelques pas, roulé par terre, endormi. Il ronfle.
Shāwaa se redresse lentement. Son pubis est douloureux et saigne un peu. Pourquoi lui a-t-il fait mal ? Pourquoi l’a-t-il attaquée ? Cache-t-il dans sa toison épaisse l’os qu’il a enfoncé en elle ? Va-t-il l’agresser à nouveau pendant qu’elle dormira? Elle avance de deux pas vers lui, recule d’autant, avance à nouveau en levant haut ses bras, fait mine de le mordre, recule et finit par s’asseoir, indécise. Du bout des doigts, elle touche le liquide blanchâtre qui commence à sécher sur ses cuisses. Elle porte la main contre ses narines, hume l’odeur inconnue. Est-ce de la moelle qui a coulé de l’os? Non, la moelle, elle en a déjà mangé, et ça, c’est différent. Elle lèche ses doigts, fronce les sourcils, plisse le nez. Le goût est acre, un peu écoeurant.
Elle regarde le vieux mâle assoupi. Impossible de lui faire confiance, désormais. Il faut qu’elle profite de son sommeil pour le semer à jamais. Elle se lève d’un bond, commence à s’éloigner rapidement puis se ravise. C’est un pisteur redoutable. Il la retrouvera. Il sera en colère. Il lui fera mal. Peut-être même qu’il la tuera.
Elle revient près de lui.
Il n’y a qu’une seule solution pour éliminer la menace.
Elle regarde autour d’elle, ramasse une grosse pierre. Elle la soulève à deux mains au dessus de sa tête et, de toutes ses forces, elle l’écrase sur le crâne du vieux. Les os craquent, le sang gicle, une sorte de bave grise s’épanche lentement. Le corps du vieux a un petit soubresaut puis ne bouge plus.
Il ne faut pas qu’elle reste près du cadavre. Avec la chaleur, l’odeur du sang va vite attirer les charognards. Elle n’est pas de taille à leur faire face. Sans un regard en arrière, elle reprend son errance à travers la forêt. Elle sait se débrouiller seule, maintenant. Le vieux lui a au moins transmis ça. Elle se nourrit sans difficulté de fruits et parfois de petits rongeurs ou d’insectes.
Les jours et les nuits s’enchaînent. Les paysages changent. La forêt luxuriante laisse place à la savane à perte de vue.
Elle n’a plus de saignements lors des nouvelles lunes. Son corps se met à grossir. Ses mamelles, déjà rebondies, augmentent encore de volume, au point de lui faire mal. Son ventre gonflé tire sur son dos. Elle comprend vite que ce qui grandit en elle est vivant. Ça bouge. Elle a même vu très nettement un pied minuscule apparaître sous sa peau, à plusieurs reprises.

Elle doit trouver un abri. Malgré sa peau sombre et son pelage, le soleil la fait souffrir de plus en plus durement. Et elle ne se sent pas en sécurité dans les hautes herbes, terrain de chasse favori des grands fauves, où tout peut arriver.
Elle ne va pas pouvoir continuer à grossir comme ça indéfiniment. Ce qu’elle porte dans son ventre va bientôt se glisser dehors. Elle le sent, elle le sait. Elle doit mettre un terme temporaire à sa longue dérive, jusqu’à ce qu’elle en soit délivrée. Elle fait une pause, face au soleil, les mains sur les reins.
Une contraction soudaine durcit tout son corps, elle dure, elle dure. Shāwaa tombe à genoux, se plie en deux, tient son ventre. Elle gémit, crispe ses mâchoires. Enfin, ça se calme. Elle respire longuement. À nouveau, elle cherche un refuge des yeux. Le bosquet d’épineux sur sa gauche ? Non. Le petit monticule sur sa droite ? Quelle chance, une termitière. Elle s’en approche, la contourne, ouvre une brèche avec un bout de branche morte. Elle attrape les termites blancs et gras par poignées. Elle les avale avec délice. Voilà qui va lui redonner des forces. Pour couronner ce festin inespéré, elle voit, un peu plus loin, une flaque d’eau croupie. Elle se jette dessus, lape avidement, boit tout ce qu’elle peut, s’asperge le corps et le visage. Bonheur simple.
Elle ne peut pas rester près de la mare. Les fauves y viendront dès la tombée du soir. Elle doit s’éloigner. Elle reprend sa marche épuisante. La chaleur transforme l’horizon en volutes troubles. Elle se sent trop lourde. Pas après pas, elle avance difficilement. Elle doit à tout prix trouver un refuge.
Après des heures interminables, elle atteint un chaos rocheux au crépuscule. Elle remarque une anfractuosité étroite, y passe la tête lentement. Une petite cavité se trouve derrière. Juste assez spacieuse pour s’y allonger. La tanière parfaite. Et la fraîcheur, enfin. Elle rassemble plusieurs brassées de grandes herbes, se glisse à l’intérieur de sa cache, ramène les fagots devant l’ouverture pour l’occulter totalement. Elle s’allonge enfin, pour la première fois depuis trois jours et trois nuits. Elle s’endort sans s’en rendre compte.
Quand elle ouvre à nouveau les yeux, la nuit est tombée. Elle sent quelque chose d’étrange se passer. De l’eau coule par sa vulve. Pas de l’urine, de l’eau. Beaucoup d’eau. Ça ne fait pas mal. Elle regarde la flaque qui s’est formée entre ses cuisses, interloquée. Une nouvelle série de contractions la tétanise de douleur. Elle se lève, cherche une position qui la soulage. Elle s’accroupit en écartant largement ses cuisses, les fesses sur les talons, le dos droit, les mains sur son ventre dur secoué de spasmes. Elle n’ose pas crier, il y a peut-être des prédateurs tout près. L’herbe fraîchement cueillie peut suffir à masquer son odeur mais elle ne doit surtout pas faire un bruit.
Les premières lueurs de l’aube filtrent à travers les fagots. Elle sent quelque chose appuyer très fort sur sa vulve, de l’intérieur. C’est ce qu’elle porte en elle. Ça se fraie un passage. Elle met les mains à la sortie de son vagin. Elle se sent de plus en plus écartelée, même en position accroupie. Les contractions deviennent très douloureuses, il faut qu’elle expulse l’intrus. Elle pousse de toutes ses forces, elle pousse, elle pousse. Ses mains sentent quelque chose de rond se présenter. Elle n’en peut plus, tant pis pour les fauves, elle lâche un long cri rauque.
Comme par miracle, le bébé glisse doucement et se retrouve dans ses mains, inerte et mou. Elle le regarde, à la fois stupéfaite et emplie d’un sentiment étrange qui l’envahit pour la première fois : l’amour.
Le bébé pousse un petit vagissement, agite faiblement ses membres. Elle le soulève pour le regarder, le colle contre son sein gauche. Il ouvre la bouche en dodelinant de la tête, trouve le téton, l’aspire, tète goulûment. Shāwaa sent une onde de plaisir la traverser. Elle rit et pleure en même temps. Elle le serre tendrement pendant qu’il se nourrit.

Comme toutes les mères, elle sent confusément que la naissance de son nourrisson va transformer sa vie à jamais. Elle se dit que rien d’autre au monde ne compte que ce bébé. Elle ne sait pas à quel point.
Comment le pourrait-elle…
Sa fille est née avec une mutation génétique subtile, qui l’a rendue différente du reste de sa lignée. Légèrement mais irrémédiablement différente. Une différence qu’elle va léguer à sa descendance. Une différence qui va bouleverser la planète toute entière en moins de deux mille siècles. Une différence qui fait d’elle quelqu’un d’unique.

Elle n’est plus une femelle d’hominiens comme toutes celles qui l’ont précédée.
Elle est une femme.
La première femme.

La première.
_________________
Romans gratuits sur www.anna-galore.com : Les trois perles de Domérat, Là où tu es, Le miroir noir, La crypte au palimpseste, Le drap de soie du temps.

Trois voeux…

Classé dans : Anna Galore,Nouvelles — Sbreccia @ 20:20

Comme « Mango Requiem », « Trois voeux » est extrait de « Là où tu es ». J’avais initialement posté ce petit conte sur le forum de Pietra Liuzzo mais ce dernier vient malheureusement d’être fermé.
La situation: Charlie aime Mina mais Mina l’ignore. Un jour, il lui écrit le mail suivant…

De : Charlie
A : Mina
Objet : Trois vœux

Chère Mina,

Cette nuit, j’ai fait un rêve étrange. Tu n’étais pas directement dedans et pourtant tu y jouais un rôle important alors je te le raconte…

Je marche sur une grande plage déserte, le long de la mer, on dirait que c’est celle de l’Espiguette, près du Grau du Roi. Le soir est en train de tomber, l’air est doux, il fait beau, on n’entend que le bruit du ressac et quelques cris de mouettes. Il n’y a personne d’autre que moi…

A un moment, je vois un drôle de truc à moitié enfoui dans le sable. Je m’approche, je me baisse, j’écarte un peu le sable. Tiens ? C’est une grosse lampe-torche étanche, le genre de modèle qu’on utilise pour faire de la plongée. Je me dis que sans doute quelqu’un l’a perdue au large.

Je la ramasse pour voir si elle marche encore, ah oui, elle s’allume, yes. Alors, je frotte un peu le sable et là – shazaam – elle se met à vibrer dans ma main, une espèce de brume s’en échappe et tout d’un coup, un gros génie bleu comme celui du dessin animé Aladdin-avec-deux-D sort de la lampe ! D’accord, les génies ça n’existe pas mais moi je ne sais pas encore que je rêve alors de surprise, je lâche la lampe et je me dis oh chitte et feuque, keskeussékeusseumonstre.

Le génie se met à tousser, s’étire, regarde autour de lui et finit par me remarquer. Il me dit :
« Ah, c’est toi qui m’as réveillé ! C’est pas trop tôt, ça fait 8243 ans que j’attends là-dedans !
- Dans une lampe-torche ? 8243 ans et tu étais dans une lampe à piles ???, ne puis-je m’empêcher de lui répondre (n’oublions pas que je suis un ingénieur de haut niveau).
- Hé, ho, l’autre ! Me prends pas pour un débile ! Je sais bien que ça n’existait pas les lampes à piles il y a 8243 ans. Et pis d’abord, au début, c’était une lampe à huile comme tout le monde mais je te ferai dire que les lampes à génie, c’est comme ça, ça change avec les années qui passent. Et de toute façon, qu’est-ce que ça peut bien te faire, le modèle de lampe que j’utilise ? Tu vois un génie surgir devant toi et tout ce que tu trouves à dire, c’est que ma lampe te semble trop moderne ?
- Euh, désolé, mais c’est vrai que je n’ai pas trop l’habitude de voir des génies. Et, euh, hum, alors comme ça, euh, tu es vraiment un, euh, vrai génie ?
- Comment ça, un vrai génie ? Bien sûr que je suis un vrai génie ! Tu ne vois pas que je suis tout bleu, que je mesure plus de 2 mètres et qu’en plus je viens de sortir d’une ridicule lampe-torche au milieu d’une plage déserte ? Ben, qu’est-ce qu’il te faut ! Tiens, d’ailleurs, je vais te montrer que je suis un vrai génie. Vas-y, fais trois vœux et je les exaucerai !
- Ah ouais ? Sans rire ? Trop cool ! Je peux te demander n’importe quoi ?
- Attends, attends, t’excite pas trop ! Pas la peine de me demander la paix dans le monde ou l’amour universel ou des conneries comme ça ! Ca, je peux pas… Je suis un vrai génie mais je ne suis pas Dieu non plus, hein ? Tout juste un honnête génie échelon 2B, ni plus ni moins. Et puis bon, tu as vu ma lampe, c’est quand même pas un lampadaire en cristal de chez Tiffany’s, c’est juste une lampe à piles pour faire de la plongée, alors, bon, vrai génie oui, mais tout-puissant c’est exagéré. Bon, en fait, tes vœux doivent être des choses qui pourraient vraiment arriver dans la vie normale si les circonstances s’y prêtaient, tu vois ce que je veux dire ? Genre, la vie immortelle c’est non mais gagner au loto ça je peux. Tu captes ?
- Oui, ah oui, je vois, okédacor. Euh, laisse-moi un peu réfléchir, enfin je veux dire c’est pas mon premier vœu que tu me laisses un peu réfléchir, juste qu’il faut que j’y pense un peu parce que bon, trois vœux c’est déjà beaucoup mais c’est pas grand chose non plus, faut pas se planter.
- C’est bon, vas-y, mais j’aimerais bien qu’on n’y passe pas la nuit non plus parce que là, on est tout près de Palavas et de la Grande-Motte et les boîtes de nuit vont ouvrir dans pas très longtemps alors maintenant que je suis dehors, j’irais bien, euh, hum, décompresser si tu vois ce que je veux dire, hé, hé ! »

Et sur ce, il s’allume une clope et il consulte ses sms pendant que je réfléchis. Bon, qu’est-ce que je pourrais bien lui demander… J’ai partagé la vie de femmes adorables, douces, belles, intelligentes, sensibles et même si je vis seul aujourd’hui, certaines sont toujours mes amies. Je suis entouré de gens qui m’aiment, que je vois souvent et sur qui je peux compter à chaque fois que j’en ai besoin. J’ai une santé inusable, je sais à peine à quoi ressemble un médecin. La belle maison, j’ai déjà aussi, elle me plait comme elle est, ni trop petite ni trop grande, jolie, confortable, ça va. Les vacances de rêve ? Non, pas besoin d’un génie pour ça non plus, je m’en offre à chaque fois que je veux. Gagner au loto ? Composer le tube du siècle ? Franchement, je m’en tape, je ne cherche pas à être riche et fameux, je veux juste être heureux. Alors c’est quoi ce qui me manque le plus ?

Oui, ça y est, je sais…

« Génie, voici mon premier vœu. Tu sais, à mon travail, il y a cette personne que je trouve magique. Elle s’appelle Mina, je crois que j’ai dû la connaître dans une vie antérieure tellement je me sens vibrer de partout à chaque fois que je la vois. Si ça se trouve, elle était Héloïse quand j’étais Abelard, Virginie quand j’étais Paul, Roméo quand j’étais Juliette, et…
- Oh, Juliette, épargne-moi tes salades romantiques à deux balles, d’accord ? Dis-moi juste ton vœu, OK ?
- Euh oui, oui, j’y viens. Bon, bref, elle, elle ne doit pas se souvenir des mêmes trucs que moi parce que moi, par contre, je ne lui fais rien du tout comme effet et donc, je me demandais si tu pourrais…
- Stop ! Je t’arrête ! Tu ne vas quand même pas me demander de la rendre amoureuse de toi, j’espère ? Parce que ça, c’est non, je peux pas !
- Mais non, pas du tout ! Si un jour elle éprouvait de l’amour pour moi, je trouverais complètement nul que ce soit à cause d’un génie, sauf ton respect ! Si un jour elle m’aimait, je voudrais que ce soit uniquement parce qu’elle le ressent par elle-même. Et ça je sais que ce n’est pas le cas, mais alors pas du tout. Non, ce n’est pas ça mon premier vœu.
- Accouche, mec, c’est quoi ?
- Voilà, voilà. Quand je la vois le matin, des fois elle est toute heureuse et souriante quand on se dit bonjour mais des fois, son visage est fermé, elle me regarde à peine, elle me dit tout juste bonjour comme si elle était forcée et elle s’échappe le plus vite possible et si elle voit un autre de ses amis, elle reprend son sourire éclatant et elle a envie de lui raconter plein de trucs alors ce n’est pas qu’elle est dans un mauvais jour, tu comprends ? Sinon, elle garderait son visage fermé même pour les autres mais là, j’ai l’impression qu’elle ne fait ça qu’avec moi. C’est parce que des fois elle se sent gênée de me voir, sans doute parce que je lui ai dit un truc de trop la veille ou parce qu’elle se dit que si elle me sourit ça va me faire fantasmer comme un malade ou parce qu’elle voit dans mon regard tout mon cœur qui déborde ou…
- Ton vœu !!!
- Euh, oui. Mon premier vœu… Mon premier vœu, c’est que Mina soit heureuse de me voir tous les jours, qu’elle ait envie de me parler, de me raconter le dernier truc qui lui est passé par la tête ou qui lui est arrivé, bref qu’elle me montre qu’elle me voit comme un ami. Tu peux le faire, ça ?
- Fastoche. Shazam. Exaucé. Deuxième vœu ? »

Deuxième vœu, deuxième vœu… Monter un club de loisirs à Bora-Bora ? Faire un gîte dans les Cévennes ? Visiter la maison natale d’Audrey Tautou à Domérat ? Ecrire un roman ? Réaliser un film ? Me remettre à fond au piano ? Non, non, ça ne me turlupine pas sérieusement, tout ça. Il faut que je demande un truc qui me manque vraiment, le reste c’est pas important… Mmmmhh…

« Génie ? Ca y est, je suis décidé.
- Je t’écoute.
- Ben, tu vas rire, c’est toujours à propos de Mina. Des fois, je lui propose de faire un truc ensemble, genre lui faire découvrir un restau, ou aller à la piscine, ou faire de la plongée, ou venir manger à la maison, mais bon, rien d’ambigu ou d’impressionnant puisque je lui dis aussi qu’elle peut amener qui elle veut, d’autres copains, tout ça, tu vois ?
- Fascinant. Et alors ?
- Souvent, elle me dit que oui, ça lui plairait bien. Et tu sais, ça a l’air sincère, ça lui plait vraiment comme idée, mais quand je lui propose une date, ça va pas, alors je lui en propose une autre et ça va pas, alors encore une autre et je vois qu’elle a l’air de plus en plus embêtée parce que ça va toujours pas et elle finit par espérer que je ne vais plus lui en parler tellement ça la gêne que ça n’aille pas ou parce que, finalement, elle n’en a plus envie du tout. Et après, elle m’évite pendant des jours et des jours mais ça, c’est réglé maintenant, grâce au premier vœu ça ne devrait plus arriver.
- C’est quoi ton problème, mec ? Tu as mauvaise haleine ?
- Non, non, je sais qu’elle est comme ça avec d’autres copains à elle qui lui proposent aussi des trucs à faire, parce que quand je leur en ai parlé, ils m’ont dit que pour eux c’était pareil alors je ne fais pas de parano là-dessus, c’est rien contre moi, c’est juste qu’elle est comme ça, parce qu’elle a plein de copains et qu’elle est gentille avec tout le monde. Mais c’est vrai que c’est un peu déprimant, à force, de voir qu’on passe toujours après tous les autres plans qu’elle a prévus. Depuis un an, je ne suis arrivé qu’une seule fois à la faire venir à un truc avec moi, c’était pour aller voir pendant toute un après-midi des pièces de théâtre au festival off d’Avignon et qu’est-ce que c’était cool mais bon, je ne vais quand même pas attendre le prochain festival d’Avignon pour pouvoir la revoir en dehors du boulot. En plus, je crois que ça doit la rendre un petit peu malheureuse de se retrouver à toujours dire non à des trucs qui lui plairaient et de voir au bout d’un moment qu’on ne lui en parle plus même si ça la soulage de ne plus avoir à dire non mais que quand même ça lui aurait bien plu de le faire euh tu me suis toujours là ?
- Tu veux bien me faire la version courte ? Je vais pas tarder à y aller, moi.
- Oui, j’y arrive. Mon deuxième vœu, c’est que la prochaine fois que Mina dira oui à un plan que je lui propose, ce soit elle qui me relance pour me proposer une date.
- Ouh la. Ouh la la. Ca va être plus dur, ça. Beaucoup, beaucoup plus dur. Tu sais, les filles… Bon, laisse-moi me concentrer. »

Le génie pose ses mains sur ses tempes. Il ferme les yeux, il fronce les sourcils. Il se met à marmonner un truc inaudible, des grosses gouttes de transpiration commencent à couler de son front, de la fumée sort de ses oreilles, sa peau passe de bleu clair à bleu foncé, ça dure, ça dure, il semble à deux doigts de l’épuisement ou de l’explosion et tout-à-coup, il pousse un grand cri en levant ses poings vers le ciel !!!

« Hayaaaaaaa !!!!!! Yes !!!! Pfff, eh ben dis donc, il était pas facile, celui-là !… Mais ça y est, ton vœu est exaucé ! Par contre je te garantis pas que ça marchera à tous les coups mais quand même, tu devrais voir un mieux.
- Merci, génie. Tu sais, si déjà ça marchait plus souvent qu’une fois par an, je serais super heureux !
- Bon, il t’en faut pas beaucoup, tant mieux pour toi. Allez, plus qu’un vœu et après je me barre. J’ai un pote génie qui vient de m’envoyer un sms, il m’attend au Macumba, il a repéré des meufs top canon, des missiles de chez missiles, mais faudrait pas que je tarde sinon je vais encore finir tricard, tu sais ce que c’est.
- Ah bon ? Les génies aussi ?
- M’en parle pas. Alors ? »

Gasp.

Déjà le troisième vœu.

C’est peut-être ma dernière chance de devenir propriétaire d’une réserve d’animaux en Afrique ou danseur étoile à Bali ou, tiens pourquoi pas, violoncelliste à Arcachon.

Faut que je me décide.

« Génie ?
- Allez, lance-toi. Etonne-moi, choisis un vœu qui ne soit pas pour ta Mina, là.
- Génie, désolé de ne pas te surprendre mais mon troisième vœu concerne aussi Mina. Par contre, cette fois-ci, il ne me concerne pas moi, sauf si mes deux premiers vœux réussissent au-delà de mes espérances.
- Comme c’est beau, je vais écraser une larme, vite un mouchoir, raconte-moi ça, j’en peux plus.
- Mina aime bien fumer. Un jour, ça risque de la rendre très malade.
- Attends, tu vas griller ton dernier vœu juste pour me demander de la faire arrêter de fumer ?
- Non, non, c’est pas ça. Après tout, elle peut aussi bien être très malade un jour sans que les clopes y soient pour quelque chose. Je voulais juste dire, si elle se retrouve clouée au lit pendant des semaines ou des mois…
- Tu veux lancer une grande chaîne de solidarité sur Internet « Tous avec Mina » ?
- Très drôle, mais non. Voici mon dernier vœu. Je voudrais que si ça lui arrive, tous ses amis se relaient pour la voir, pour la distraire, pour la cajoler, pour la faire rire, pour lui faire connaître des moments si agréables que lorsqu’elle sera devenue une arrière-grand-mère heureuse, elle repensera encore avec plaisir à ce moment qui aurait pu être le plus sombre de sa vie. »

Le génie reste un long moment silencieux en me regardant d’un air pensif. Et puis il finit par me dire :

« Tu es un drôle de mec, tu sais. Je crois que c’est la première fois que j’offre trois vœux à quelqu’un qui n’en garde aucun pour lui. Je me demande pourquoi cette Mina ne t’aim… euh, non, rien… »

Il regarde vers le large. La nuit est tombée. On voit à l’horizon les lumières d’un bateau. Et puis, il claque des doigts.

« Ton vœu est exaucé. Salut. »

Une seconde plus tard, il disparaît.

Il ne reste que la lampe, posée sur le sable. Je la ramasse, j’essaie de la rallumer, elle marche encore. Je la prends, je la serre fort.

Et là, seul sur la plage, à la nuit tombée, je me met à rire doucement.

« Hé, génie ! Tu n’es pas très fute-fute, je viens de t’extorquer deux vœux de plus ! »

Shazaam !!! Il re-apparaît devant moi, l’air furax, en chemise à fleurs, un verre de tequila à la main et des Oakley Magnesium sur le front.

« Quoi ? Comment ça ? Qu’est-ce que tu veux dire ? Tu m’as juste parlé d’adoucir son passage éventuel à l’hosto, ils sont où les deux autres vœux ??? Aaargghhhh, espèce de sale tricheur, ça y est, je viens de comprendre !!!! Pour qu’elle devienne un jour une arrière-grand-mère heureuse, il faudra qu’elle ait eu une longue vie pleine de bonheur et qu’en plus elle rencontre le grand amour qu’elle attend depuis toujours !!! Tricheur !!! Je vais te… »

Un génie en colère, c’est vraiment effrayant. Et moi, je ne suis pas un héros. J’ai donc choisi ce moment-là pour me réveiller.

Aujourd’hui, il fait un temps de cochon au-dessus de l’Espiguette. Ca finira bien par se calmer.

En tout cas, ce matin à mon réveil, j’ai retrouvé la lampe du génie près de mon lit. Je te la montrerai la prochaine fois que tu viendras manger chez moi.

Tu viendras bientôt ?

Charlie
_________________
Romans gratuits sur www.anna-galore.com : Les trois perles de Domérat, Là où tu es, Le miroir noir, La crypte au palimpseste, Le drap de soie du temps.